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Tarîx û Cografya

The Religion of the Kurds

“… G.R. Driver, de Magdalen College, Oxford, dans son article « The Religion of the Kurds » (Bulletin of theSchool of Oriental Studies, London Institution, vol. II, part. II, 1912, p. 199), mentionne que « il y a quelques tribus entières qui adorent les arbres de la forêt et ont des autels formés de grossiers blocs de pierre, ressemblant aux dolmens et menhirs, dans les retraites solitaires de leur pays». M. Driver, sans nous en donner la raison, suppose une identité de ces tribus avec les Kurdes Zàzà. Je n’ai pas rencontré de cas analogues à ceux que M. Driver a mentionnés. Je crois cependant pouvoir faire quelques observations dans cet ordre d’idées. Il me semble notamment que ses recherches, poussées du côté de la toponymie du Kurdistan, pourraient enrichir notre documentation utilement et nous fournir une certaine base…”

Basile Nikitine, “Les thèmes religieux dans les textes kurdes de la collection de B. Nikitine, ancien consul de Russie à Ourmiah”, Actes du congrès international de l’histoire des religions, tenu à Paris en octobre 1923, T2, H. Champion, Paris 1925, p. 415-434.
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M. B. NIKITINE (Paris).

LES THEMES RELIGIEUX DANS LES TEXTES KURDES DE LA COLLECTION DE B. NIKITINE, ANCIEN CONSUL DE RUSSIE A OURMIAII

Les textes qui constituent ma collection sont dûs aux leçons de la langue kurde que m’avait données en 1916-1917, à Ourmiah, Molla Saïd Kazi de Kurdistan. Originaire de la bourgade de Nehri, chef-lieu de la kaza de Chemdinân, alias Naw Tchiya, du vilayet de Mossoul, ce Molla s’était trouvé à Ourmiah avec quelques centaines de familles kurdes de Turquie réfugiées dans cette ville, lors de l’avance des troupes russes, sur Mossoul, en été 1916.

Il avait été convenu entre nous que, pour chaque leçon Molla Saïd m’apporterait une feuille de texte écrite de sa main. J’en faisais la lecture à haute voix et la traduction. Je ne gênais nullement mon professeur dans le choix des morceaux qu’il jugeait intéressants à être rédigés. Il se trouve ainsi que, dans ma collection, à la valeur d’un manuscrit kurde authentique on voit s’ajouter celle d’une grande variété des sujets traités. Pour la présente communication, destinée à la section d’Islam au Congrès d’histoire des religions, j’ai choisi ceux parmi mes textes qui peuvent servir de documentation à une étude des préoccupations religieuses du peuple kurde. Certes, on dispose déjà d’un bon nombre d’observations sur la vie kurde, disséminées à travers les volumes des voyageurs, des savants. Cependant, le caractère inédit d’une documentation de première main, la fraîcheur de ce témoignage personnel d’un molla kurde, musulman fin et lettré, m’encouragent à présenter aux islamisants ce bref aperçu des matériaux dont je me trouve possesseur.

La commodité de l’exposé a dicté ses divisions. Dans la première partie, qu’on peut grosso modo appeler « la sphère musulmane kurde », j’ai groupé 10 les récits se rapportant aux quelques Cheikhs du Kurdistan Turc 2° les textes relatifs aux idées personnelles de mon précepteur sur le Djihad et l’activité russe et turque au Kurdistan pendant la guerre 3° les satires sur le clergé musulman et sur des charlatans qui jouent avec le sentiment religieux-. Dans la seconde partie « le Kurde hors de sa sphère musulmane » on voit réunis les textes qui ont trait aux rapports des Kurdes avec les autres communautés, à savoir 1° les Chiites 2° les Juifs 3° les Yezidi. D’autre part, on verra d’une façon générale que les proportions de la présente communication ne me permettent que de résumer brièvement les textes dont il est question. A. LA SPHÈRE MUSULMANE KURDE.

1° Les Cheikhs du Kurdistan turc.

Trois familles de cheikhs trouvent leur histoire racontée dans mes textes les « Sadât » (Seieds) de Nehri les « Seidâïet » (maîtres, précepteurs, en kurde) de Barzân les Cheikhs de Bedjil. Ces trois maisons cheikhales sont bien connues au Kurdistan Central. Comme Nehri, les deux autres bourgades sont aussi dans le vilayet de Mossoul Barzân, « capitale » de la tribu de Zibari, est située sur la rive gauche du Grand-Zab Bedjil se trouve chez les Kurdes Sourtchi dans la kaza d’Amadia. Le sort des familles de Barzan et de Bedjil durement affectees par la guerre m’est’ inconnu. Quant à la puissante famille de Nehri, son représentant Seied Ta II fut nommé il n’y a pas longtemps gouverneur de Ravandouz (actuellement dans le « Southern Kurdistan ») par les autorités mésopotamiennes. Son oncle, Cheikh Abdoul Kader on l’a mentionné récemment comme président de la Ligue du relèvement Kurde, soutenant la cause de l’indépendance du Kurdistan était sénateur turc et habitait Constantinople. Cette famille de Nehri fait remonter ses origines à Cheikh Abdoul Kader Guilani. Son fils Cheikh Abdoul Aziz serait venu à Akra 1 pour y prêcher la doctrine kadri. Il 1. Il est question ici de la bourgade d’Akra au nord de Mossoul.

Congrès. Histoire des Religions. II. 2″

y fut enterré et son tombeau sert encore de « Ziaret gah ». Son fils Cheikh Abou Bekr vint s’établir dans la région de Hariki (Naw Tchiya) au village de Stouni, où demeurèrent après lui son fils, et 3 à 4 générations suivantes. De là, du temps de Molla Hadji, la famille se transporta au village de Melaïan, à Khoumarou. Quelques générations restèrent la ainsi qu’au village de Demané Souflâ, jusqu’à Molla Saleh. C’est par les fils de ce dernier que fut abandonnée la doctrine kadri et que la famille s’est ralliée à celle de Nakchbendi. De là date aussi l’établissement à Nehri.

Il n’est point besoin de répéter ici ni la doctrine soufi prêchée par les confréries des derviches, ni l’organisation et les divers degrés d’initiation mystique. Ce ne sont pas elles qui nous occupent, et d’ailleurs elles sont au Kurdistan sensiblement les mêmes que partout ailleurs dans l’Islam. Tous ‘es cheikhs, ou chefs des confréries, de cette partie du Kurdistan ont d’abord embrassé la thèse d’Abdoul Kader Guilani dont le tombeau se trouve à Bagdad où il est connu chez les Kurdes sous le nom de Gawsei Bagdaï ou bien marqadi gawsi. La thèse de Nakchbendi prit ensuite la place et se propagea rapidement grâce aux efforts de son protagoniste dans cette contrée, Mawlâna Khalid. Voici comment il a réalisé sa vocation d’après le texte kurde. « II y avait dans la région de Chahrizour un simple Kurde qui, après avoir achevé ses études dans un medresse, devint Molla Khalid et enseigna à Soleymanieh. Il eut un songe dans lequel il vit Cheikh Abdoullah Dehlevi comme un simple derviche. Ce dernier lui ordonna Yâ Khalid, pars en pèlerinage au Ka’ba tu verras un derviche tout comme moi qui cherchera les poux et les tuera. Ne te fâche pas, mais embrasse le pan de son abâ. Il t’aidera à atteindre ce que tu désires. Khalid ne prêta pas attention à ce rêve. Plusieurs années se passèrent. Après avoir complètement oublié le rêve, Khalid partit en pèlerinage et au Ka’ba il vit le derviche qui tuait des poux sur soi. Khalid se fâcha et lui fit une observation – « d’après quelles règles religieuses fais-tu ceci, oh impudique! ». Le derviche ne fit que cette réponse « Yâ Khalid, tu oublias ton rêve si tu ne te rends pas à Dehli, long sera le chemin de salut ». Bref, Khalid partit pour Dehli, y resta quelques années près de Cheikh Abdoullah dans la solitude et le jeûne il y fut consacré et retourna à Souleymanieh où il devint mourchid de la doctrine nakchbendi. Ses succès lui créèrent beaucoup d’ennemis. Il s’expatria et finit ses jours en Syrie, à Salchiyé.

« Il était un homme pieux et juste finit le texte mais la « graine » qu’il a semée au Kurdistan ne profita pas à ce pays. » Cette conclusion pessimiste de Molla Saïd semble justifiée. Les Cheikhs ne se départirent que trop vite de leur caractère exclusivement religieux, s’enrichirent, se laïcisèrent, pour ne différer désormais des autres chefs kurdes (aghâ) que par leur puissance religieuse et laïque cumulées, partant plus considérables. Toutes proportions gardées, à la lecture de leurs exploits et prouesses, les barons-é vaques du moyen âge viennent souvent à la mémoire.

Rappelons-nous, entre autres, la tentative révolutionnaire de Cheikh Obeidoullah (père du sénateur Cheikh Abdoul Kader) en 1883, qui sous prétexte de fonder un Kurdistan indépendant envahit une partie de l’A/.erbeidjan, et dont seuls les efforts concertés des gouvernements persan et turc arrivèrent à avoir raison. Souvenons-nous de toutes les luttes des Cheikhs entre eux ou avec les Turcs, luttes qui ont ensanglanté maintes fois le Kurdistan. Dès lors, il n’y a rien d’étonnant à voir que sous le titre « Hekâïeta tchâkii seri kourdân chekandîiai », Molla Saïd s’attache à démontrer comment, avec une partie des Agha, les Cheikhs, d’abord étrangers au pays, car ils ne sont pas d’origine kurde, ont profité du bon accueil d’un peuple naïf et confiant pour l’exploiter et le sacrifier àleurs intérêts égoïstes. Voici d’ailleurs, pris dans les textes kurdes, quelques passages carastéristiques sur ces luttes quasi-religieuses, où les Cheikhs s’appliquent à exalter le fanatisme de leurs ouailles ignorantes, et s’en trouvent eux-mêmes débordés quelquefois.

«. Le nombre des adeptes de Cheikh Abd-ous-Salam (de Barzân) croissait. Les tribus de Guirdî, de Mizoûri, de Chinvâni, de Zibâri, reconnaissaient toutes son autorité, Cheikh Obeidoullah (de Nehri) eut peur. Il leva une grande troupe de toutes les tribus voisines, et marcha sur Guirdi. Il y mit à sac tous les adeptes de Cheikh Abd-ous-Salam. On en tua quelques-uns. De là, il marcha sur Chirwàni et les traita pareillement ainsi que les Mizoûri »

1. <( Comment on a abusé de In ]>onté clos Kurdes. » Toutefois, les adeptes de Cheikh Abdous Salam devenaient de plus en plus nombreux. A la fin ils lui dirent qu’il est Mahdi « Yâ Mahdi lève-toi, allons à Damas, tu y trouveras beaucoup de partisans et nous prendrons Constantinople et tu t’assoieras à la place du Khalife. Les Sultans ottomans n’ont pas le droit au Khalifat, ils sont tous des tyrans.» M

Cheikh Mohammed (successeur de Abdous Salam) n’était qu’un molla peu instruit, un « demi-molla » comme on les appelle au Kurdistan. Il était bègue. Mais lui aussi commença l’enseignement et ses adeptes furent nombreux. Tous les mardis et les vendredis, les hommes et les femmes s’assemblaient à Barzân et le Cheikh faisait pour eux le tevedjouh t^y. Cette coutume religieuse chez les Kurdes consiste en ceci que le Cheikh s’asseoit parmi ses adeptes et récite toute la lignée des cheikhs de sa confrérie alors que ses disciples font du bruit, hurlent comme des chiens ou braient comme des ânes. Bref, ajoute Molla Said, ceci est contraire à la civilité, aux bonnes mœurs et à la raison.

Après que Cheikh Obeidoullah fut expulsé au Hedjaz par les roumi (les Turcs), l’influence de Cheikh Mohammed grandit. Les agha des tribus environnantes reconnurent en majorité son autorité. Alors, les adeptes reprirent le nom de Mahdi, prétextant que, d’après les hadiths, le nom de Mahdi doit être aussi Mohammed. Ainsi notre Cheikh est un véritable Mahdi. Tant et si bien que la Guerre Sainte et la campagne contre Mossoul furent décidées. Les opposants furent assassinés. Il y avait notamment Molla Perisséi, un homme savant et érudit, honorablement connu dans la tribu de Zibân, y ayant des liens de parenté. Les adeptes de Cheikh Mohammed commencèrent par lui et le mirent en morceaux, qu’ils brûlèrent après les avoir mis à l’intérieur du. tronc évidé d’un vieux noyer. Les assassins défilèrent tous en frappant l’arbre de leurs matraques et en s’exclamant ( voilà la Guerre Sainte pour la charogne de Iladji ». Les autres reprenaient en refrain « oui, il n’y a aucune différence et ton action est déjà inscrite (porté à ton crédit) par Allah ». Les cadres de cet exposé m’empêchent de multiplier ces citations qui donnent un tableau, pénible mais fidèle, des moeurs religieuses kurdes aux environs de 1885, et qui n’ont pas beaucoup changé depuis lors. Je me contenterai donc pour finir ce cha- pitre sur les Cheikhs de citer la réponse faite par Cheikh de Bedjil à Cheikh Mohammed Siddik de Nehri, lequel s’érigea en arbitre dans une dispute sanglante entre les Cheikhs de Bedjil et de Barzan et leurs tribus, dispute ayant eu son origine dans un rapt.

« Je ne peux rien dire, ô Seigneur. Toi tu sais tout, je te prends pour mon fondé de pouvoir, je me soumets d’avance à ta décision. Mes pertes matérielles ne peuvent même pas être évaluées, mais je les oublierai en ton honneur. Il en est autrement pour l’ignominie et le déshonneur que m’ont infligés les gens de cette tribu dévergondée et de cette famille hideuse, dont on ne peut même pas entendre tranquillement prononcer les noms. loi j’implore ta décision impartiale. Tu sais qu’ils n’ont pas eu pitié du Saint Qoran et ont jeté ses feuilles aux ordures ils ont souillé ma maison de prières! ils ont coupé les oreilles à mes femmes et servantes pour s’emparer de leurs boucles Tout ce que tu ordonneras, je l’accepte d’ores et déjà, par mon cœur et ma langue, qalban wa lisânan. »

2° Idées de Molla Saïd sur le Djihâd.

Après l’étude magistrale du Djihâd sous son aspect juridique au point de vue de droit musulman que M. A. Mandelstam donne dans son ouvrage sur le « Sort de l’Empire Ottoman », il n’est guère besoin d’entrer ici dans les détails de cette question. Je me contente de rappeler que la majorité des tribus kurdes, tant en Turquie qu’en Perse, ont pris part au Djihâd, que les Chaldéens et les Arméniens en ont été les victimes et qu’enfin, les Kurdes eu»c-mêmes en ont beaucoup souffert, soit comme combattants, soit comme réfugiés.. Parmi mes textes j’ai plusieurs appels rédigés par Molla Saïd à l’adresse de ses compatriotes, les exhortant à la cessation des hostilités et à la soumission. Rien n’y fit.

Je ne mentionnerai par conséquent que quelques passages du récit sur l’entretien que Molla Said a puavec qaïmaqàm de Chemdinân en hiver 1914-1915, ainsi que des considérations de mon professeur kurde sur la politique turque et russe au Kurdistan qui me semblent curieux et dignes d’intérêt.

« Pourquoi (demande le qaimaqam à Molla Saïd) donnestu des fetwâ au sujet des chrétiens qui se trouvent parmi les Kurdes ? De tels fetwâ (répond Molla Saïd) doivent être promulgués par le Cheikh-oul-Islam. C’est une grande affaire qui ne regarde pas des gens comme moi, des Molla, des Kazi, des Moufti, des Kurdes. Parfaitement, mais alors pourquoi donnestu des fetivâ aux Kurdes dans ce sens qu’ils ne tuent pas les chrétiens, ne les pillent pas. N’aurais-tu pas su jusqu’à présent que le Cheikh oui Islam promulgua la fetivâ afin qu’on les tuât et pillât. Un iradé fut aussi promulgué de la part du Padichah sur la terre, du Khalif d’Islam, qu’on agît en conformité avec la fetwâ du Cheikh oui Islam. Alors de quelle peine n’es-tu pas digne à présent et que dois-je te dire. »

Voici ce que répond Molla Said à ces reproches «. En admettant que j’ai donné des fetivâ, je ne suis pas responsable ni d’après la loi religieuse, char’an, ni d’après la loi civile, qanoùnan. Car je n’ai pas vu dans notre Chariat qu’on y recommandât de tuer les personnes inoffensives et innocentes. D’autre part, la loi gouvernementale jusqu’à présent n’a pas ordonné d’assassiner àu contraire, elle veille plutôt à la sauvegarde des droits. Quant la promulgation de fetwâ et d’iradé, je crois que la pitié et la science du Cheikh oui Islam ainsi que la justice et la miséricorde du Khalif sont très, très loin de pouvoir donner une fetwâ et un ordre de la tuerie et du pillage des pauvres raïel qui depuis l’époque du prophète Mohammed jusqu’à présent n ont pas pris les armes et n’ont pas fait la guerre. » »

Je me borne à ces citations pour montrer l’esprit humanitaire qui animait mon professeur kurde. Envoyé après cet entretien à Mossoul pour y comparaître devant la Cour martiale, Molla Said fut libéré eu route par ses partisans. Jp crois qu’il n’a pas été le seul parmi le clergé kurde qui se soit opposé à la politique de Djihad qui menaçait aussi bien la vie et la propriété kurdes que celles des chrétiens persécutés.

1. « Ilistoire du front du Caucase (où) ni les Russes, ni les Turcs n’ont fait une (bonne) politique. » Dans un autre récit « Hekàïeta frounti Kafka s né ouroûs giyàset kirna né osmâni », que Molla Saïd a rédigé en été 1917, je mentionnerai des passages suivants.

D’après Molla Saïd. les Kurdes étaient tout disposés, non seulement à bien accueillir les Russes mais, animés de forts sentiments anti-turcs, ils auraient même pu faciliter la tâche militaire de l’armée du Caucase. Ce n’est qu’après avoir pris contact avec les troupes russes et surtout après avoir souffert de la conduite des chrétiens (Arméniens et Chaldéens), protégés russes. que les Kurdes se sont détournés et ont perdu toute confiance. « Ils ont voulu fuir l’averse et ils se sont trouvés sous la gouttière L’armée russe en molestant le peuple kurde a rendu un tel service et fait preuve d’une telle fidélité aux Ottomans que ni le Sultan Rechad ni Enver Pacha ne la pouvaient égaler. Al-harbou khond’atoun, la guerre c’est la ruse. Il faut, tant qu’il est possible, que l’homme pour atteindre son but emploie la complaisance, prodigue les faveurs et seulement après l’échec de ce procédé, on recourt à la bataille, au glaive. Le prophète a dit Akhir ou lhaïli’ssaïfou. Quelques officiers allemands, venus parmi les Turcs, ont tous cousu sur les revers de leurs vestes des insignes avec la Illahi illa Lla Mouhammad rassoiilou Lla. Certes, les Allemands les premiers’ sont des chrétiens et des ennemis d’Islam désireux d’anéantir les Turcs. N’importe. Pour les convenances du moment, ils ont inventé ces insignes mensongers et ils ont rendu contents 350 millions de Musulmans partout dans le monde. « L’intelligence des simples est dans leurs yeux. » La plèbe suit ses sensations. Quelque chose a-t-il plu, on l’accepte, bien qu’en réalité ce soit mauvais.

Quant aux Turcs, du moment qu’ils ont décidé la guerre, il était nécessaire de rendre les communautés des Arméniens et des Assori tellement contentes et confiantes qu’elles fussent comme en fraternité avec les Kurdes et qu’elles érigeassent ensemble un mur solide contre les Russes. Les Turcs n’auraient peut-être 1. Une tradition répandue chez les Chaldéens montagnards dit que le prophète Mohammed aurait accordé a leur communauté libre exercice de sa religion. Le décret écrit sur un morceau de soie verte aurait été jalousement garde dans une des églises nestorienncs du Kurdistan Central et aurait péri lors du dernier Djihad.

pas pris le Caucase, mais ils n’auraient pas permis aux Russes d’occuper tant de places ottomanes.

3″ Les Satires.

Résumons d’abord ce Ilekaïela rnotieziiii Akré, où Molla Saïd raconte une de ces histoires comme il en circule tant en Orient musulman et qui se rapproche sensiblement du cycle de Khodja Nassr ed Din.

Un demi-molla Nimtché Melaïek – faisait le mouezin à la mosquée Djanji d’Akra. Il appelait fois au namaz les veilles et les jours de vendredi Aïni il annonçait le Kibâr il donnait aux enfants des leçons d’alef-bé et de Qoran. Ainsi débute le récit, et à la suite on nous apprend comment, ce molla noue une une intrigue amoureuse avec une riche veuve voisine de la mosquée, comment le garçon de celle-ci fait des reproches à sa mère qui lui dit de s’occuper de ses leçons et, quant au molla, de s’en remettre au courroux de Dieu mêla hanalci r/ahra khodé heka. Le fils, cependant, n’est pas de l’avis de sa mère enamourachée et, sur le conseil d’un ami, il tire sa vengeance. Un vendredi, quand le molla se trouve dans le minaret et « y fait le beau comme un mâle de perdrix de montagne alors que la veuve le regarde de sa maison », le garçon sème donc des lentilles du haut jusqu’en bas de l’escalier en colimaçon. Le molla en descendant. glisse avec ses babouches neuves sur des lentilles, se renverse et, arrivé en bas, meurt. Les paroissiens ahli mizgueft auxquels on explique la raison de cette mort subite n’y trouvent rien à redire, remarque malicieusement le narrateur faisant allusion aux recommandations de la veuve à son fils, citées dessus. – a Un sac de lentilles est venu au secours de Dieu ».

Les expressions naturalistes de ce récit gardent une rude franchise de langage populaire. Le style d’un autre conte satirique Hekaïeta Cheikh Nehii Mavîli est aussi loin des artifices littéraires, très violent et pittoresque. Ce molla, disciple du Cheikh Osman de Tawile, fut d’abord son khalife pour les tri- bus de Bâlek- et de Khochnâwan (entre Ravandouz et Koï Sandjak), puis devint Cheikh à son tour. Pour briser l’orgueil de ses murides et exalter l’humiliation qui les rapprocherait de Dieu, il leur donnait des conseils d’un cynisme dont nous nous garderons de reproduire ici les termes. Des formules pornographiques étaient recommandées pour accompagner la prière la sodomie, la stereophagie étaient encouragées. A la profondeur de la chute avilissante devait correspondre la sincérité du repentir. Le Cheikh n’avait pas moins de 40 femmes, ce qui ne l’empêchait pas pendant ses tournées de jeter son dévolu sur de belles vierges, filles de ses adeptes, que les parents lui offraient d’ailleurs volontiers en expiation des 7 générations du feu de l’enfer hatta hawt pychtan le aguiri djehennemé haram hehit. Ce commerce de chair avec le Cheikh portait le nom deieberrouk (bénédiction). Après le CheikH, ses élues ne devaient être approchées que par des personnages de qualité. Des épigrammes circulaient sur le compte de Cheikh Nebi dont voici un, dû au poète Hamza tchel jin haïs, cheikh nebi he mezhebi himari ibn adem né maïa seri pan ket vek mari ? c’est-à-dire il y a 10 femmes chez Cheikh Nebi, d’après la religion des ânes; n’y a-t-il pas un homme pour lui aplatir la tête comme à un serpent ?

Des histoires abondent sur les originaires du village de Pavé [Favedj de Cheref Nameh) aux environs de Souleymanieh, qui pour le monde mulsuman, sont la réplique exacte de ce que les « hatchakok » sont pour les Chrétiens orientaux des charlatans, de faux prêtres qui abusent de la confiance des fidèles et s’enrichissent à leur détriment, souvent à l’aide de tours d’adresse naïfs ou de reliques. Ce sera, par exemple, ce charlatan qui, exploita assez longtemps la tribu obscure et crédule de Kuressini du côté de Somaï Baradost en Perse, au moyen d’un « miracle ». Un boyau dissimulé dans la manche de son vêtement et aboutissant d’autre part à un récipient, lui permettait de faire venir de l’eau dans un bol qu’on lui présentait, après force formules et contorsions.

Je’trouve enfin un récit sur les habitants de Begalla (la tribu de Harki Benedji, Chemdinan) qui ne supportent pas les ânes et un autre sur un certain Soleiman dit « clochettes aux pieds » (pé b’zenguiél). Dans le premier, on nous raconte que, le molla de Begalta ayant dit une fois dans son sermon que Dedjal fera son apparition, lors de la fin du monde, monté sur un âne, les paroissiens ont abattu toutes ces bêtes au village. Il serait même dangereux de venir chez eux avec une bourrique qui courrait le risque d’y laisser sa vie. Quant au Soleiman, il était de la tribu de Zibari, et voleur renommé. Échappé de la prison, il arriva à Bagdad et sut y acquérir la renommée d’un saint. Pour ce faire, il a, entre autres, cousu des clochettes à ses souliers, désireux, déclarait-il, de prévenir les insectes sur son chemin pour ne pas les écraser! Fort de sa piété, il s’établit près du tombeau de Cheikh Abd-oul-Kader Guilani, s’entoura d’adeptes et finit, avec leur aide, par dévaliser ce sanctuaire. Ses héritiers habiteraient le village de Périsse, près Rawandouz. Les clochettes cousues aux souliers me semblent un sujet courant dans les anecdotes et les traditions populaires.

B. LE KURDE hors DE SA sphère musulmane.

1° Son altitude vis-à-vis des Chiites.

On n’ignore point l’importance du schisme qui sépare les deux principales branches des musulmans les sunnites et les chutes. Le kurde sunnite hait souvent et méprise toujours l’adjem (Persan, Chiite). A ses sentiments d’un montagnard farouche vis-à-vis des habitants pusillanimes de la plaine, s’ajoute une forte dose d’intolérance religieuse. Lors de l’invasion du Cheikh Obeidoullah de Nehri, les Kurdes ne ménageaient pas plus les Persans chiites que les Chrétiens-Chaldéens. Il faut espérer que la pensée moderne qui commence à pénétrer dans l’Islam contribuera à l’apaisement de ces haines surannées et stériles. Quoi qu’il en soit, les rapports des Kurdes avec les Chiites sont mis en lumière avec.beaucoup de détails dans les textes de Molla Saïd qui, malgré sa tolérance apparente, semble trouver un plaisir secret dans des récits malicieux dirigés contre les chiites. Ainsi, dans son hekaïet sur le derviche Ali de Souleymanieh et le moujtéhide de Kerbela, mon professeur kurde s’abandonne volontiers aux joutes oratoires de cette dispute religieuse qui ‘aurait eu lieu entre les deux représentants qualifiés du sunnisme et du chiisme. Je ne donne ici que le passage final et les conclusions de la dispute.

«. Dans la communauté chiite – dit le derviche Ali il y a un crime qui n’existe dans aucune autre communauté chaque communauté vante et loue les adjudants de son Prophète les Juifs le font pour Aaron, les Chrétiens pour les Apôtres, les Sunnites pour 4 amis et compagnons. Mais les Chiites médisants adressent constamment des reproehes aux personnes telles que Abou Bekr Omar, au zèle et aux effortsdesquelles est dû le progrès de l’Islam. Ni Ali, ni Houssein n’ont défendu la foi dans la même mesure qu’eux. Connaissez-vous Cheikh Riza de Kerkouk? Il a fait deux vers concernant la communauté chiite qui conviennent beaucoup à ce que nous disons. Bien que ça soit impoli, je les dis mesned araïe khela fet he haqiqet Orner est* gouch he cliiéié napak mékon chié kher est* Chiatoun fahichatoun aïeié haqqder qoran’ heher napakiié in qowm delile diguer est c’està-dire « Omar a réellement orné la place de khalifat n’écoute pas le chiite malpropre, le chiite est un âne; il est dit dans le Qoran – communauté malpropre, dévergondée ceci aussi est une preuve de l’impureté de ce peuple » A tour de rôle, théologie et exégèse qoranique, ou humour de terroir, ont à la fin raison de moujtéhide et le derviche sort vainqueur.

Dans un autre récit sur un mouezin de Kerbela, grand détracteur dusunnisme, les choses se passent moins à l’amiable. Quatre derviches de Pavé gagnent la confiance du clergé chiite de Kerbela, en leur racontant des visions où Nadir Chah apparaissait atrocement puni et les Chiites et leurs saints exaltés. Ensuite, un matin à l’aube, ils attaquent le mouezin, l’assomment, font main basse sur quelques objets précieux de la mosquée et s’enfuient.

2° L’attitude vis-à-vis des Juifs.

On rencontre des communautés juives partout, au Kurdistan, dans des bourgades et des villages. Ces Israélites parlent un dialecte qui se rapproche du chaldéen ils diffèrent peu des Kurdes quant aux costumes. Ils s’occupent de commerce et de petits métiers.

Le texte que je possède sous le titre Ilekaïela Sadiq Beg vé djoûiet Amediye – Histoire de Sadiq et des Juifs d’Amadia contient un récit d’une sauvagerie déconcertante. L’événement se rapporte à l’époque de Sadiq Bek, un des Beks de Mirsevdinanqui étaient les chefs héréditaires des tribus aux environs d’Amadiya et remonte probablement a la première moitié du dernier siècle, avant l’établissement des autorités turques au Kurdistan. On nous conte dans ce récit comment Sadiq Bek, ayant appris que, chaque samedi, les Juifs cherchent aux bords de ruisseau le glahe de Salomon qui leur rendra la puissance, ordonne à ses domestiques de cacher à l’endroit de ces promenades une vieille épée. D’autre part, il prescrit à tout le monde de jouer la comédie devant les Juifs quand ils auront trouvé leur glaive légendaire et de donner tous les signes de soumission. Ainsi fut fait. Les juifs d’Amadiya trouvèrent le glaive, eurent quelques jours d’illusion et puis furent massacrés d’une façon féroce.

J’avoue avoir été assez sceptique à l’égard de ce récit jusqu’à ce que, déjà ici, à Paris, je sois tombé sur un livre assez rare, intitulé « Cinq années de voyage en Orient, 1846-1851, par Israël Joseph Benjamin II, voyageur et auteur demeurant à Faltischan (Moldavie). Paris, 1856. » Ce rabbin a parcouru des régions du Kurdistan au Nord de Mossoul que peu d’explorateurs européens ont connu à cette époque. Parmi ses observations curieuses on trouvera, entre autres, des cas affreux, qui ont çu lieu dans ces communautés juives lointaines exposées à tous les dangers, et qui ne le cèdent en rien à mon texte sur le massacre d’Amadiya, qui reçoit ainsi une confirmation indirecte. A côté du mépris que le Kurde témoigne aux Juifs, car chez lui, par exemple, la phrase « je ne me ferai pas juif (az ne hyma djnû, klio nakema djoà) équivaut à « je ne me déshonorerai pas » je trouve cependant que des Juifs sont employés par des Agâs pour des commissions et missions délicates et confidentielles.

3° L’attitude du Kurde musulman vis-à-vis des Kurdes Yezidi. Un récit plutôt humoristique sous la dénomination de Hekayeta Ali Begui Daseni ve melaïel housseinian vé koutcheket dasenian est consacré à une dispute entre les prêtres musulmans (melaïet housseinian) et les desservants yezidi, nommés koutchek au Kurdistan. La discussion a lieu chez Ali Beg Dasâyê, qui était à l’époque chef des Yésidi (Daseni en kurde, Dasâyê en syriaque, Dawâsin (sing. Dàsin) en arabe sont les indications du nom tribal, distinctif de la dénomination religieuse). Ali Beg était un grand amateur de ce genre de rencontres et y gardait toujours une parfaite impartialité. Or, les Koutchek ont prétendu à cette séance que, suivant les révélations de Cheik Hâdi, ils voient des anges, des trônes dans les cieux, des baleines, etc., ce qui serait conforme aux prophéties de leur guide spirituel. Les mollas ont invoqué comme preuves habituelles de la religion d’Islam un prophète se révélant comme envoyé de Dieu se déclarant prêt à sacrifier son existence pourallirmer son dogme le verbe; l’expansion et l’influence de ce verbe dans les cœurs des sages et des justes. Après avoir suivi la discussion, Ali Beg a fait signe aux domestiques pour servir le repas. On apporta des plats de pilâu avec de bons morceaux de mouton gras et on les posa devant les molla. Les Koutchek n’eurent pour leur part que du riz sans viande. Ils n’y touchèrent pas et s’en prirent à l’amphitryon. Ali Bek expliqua alors que, sous le riz qu’on leur a servi il v a eu cependant aussi de la viande comme celle qu’on a donnée aux molla. « Vous avez prétendu avoir des visions révélatrices des signes célestes j’ai cru que vous sauriez découvrir la viande dissimulée exprès sous le riz. »

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A l’aide des textes que je viens de résumer d’une façon très sommaire, on peut tirer quelques conclusions sur le caractère des préoccupations religieuses chez les Kurdes, ou, avec plus de précision. de leurs préoccupations musulmanes. On sait, en effet, que l’Islam n’est pas le seul à satisfaire les demandes religieuses de ce peuple

En tant que musulman, les textes cités nous le laissent voir, le Kurde se laisse influencer très largement par le mysticisme soufi. Il y apporte souvent une interprétation mahdiste avec toute la fougue de son tempérament belliqueux et primitif. Ses guides spirituels, les Cheikhs, ont su en profiter pour accroître leur autorité. Toutefois, plus ils se laïcisaient, s’abandonnaient au temporel, moins ils donnaient à leurs adeptes exemple d’une vie contemplative et ascétique. Il peut être permis dès lors de noter que, à en juger par les textes analysés, l’intérêt témoigné à la mystique irait en décroissant au Kurdistan. L’affermissement de l’autorité temporelle a coûté aux Cheikhs l’empire moral exercé sur les âmes naïves et confiantes. D’ailleurs tous les Cheikhs ne se sont pas abandonnés à la politique. Pour désaltérer sa soif religieuse, le Kurde cherchera-t-il une autre source de satisfactions ? Le champ serait-il donc plus libre et accessible à une autre propagande religieuse, active et habile. Je ne le crois pas, le conservatisme y est grand. Toujours est-il que, si l’on veut se rendre compte à quel point est difficile à pénétrer ce milieu de dervichisme kurde, on appréciera les renseignements fournis par un Molla Saïd, qui a vécu à Nehri dans l’intimité des Cheikhs. On a pu voir, d’autre part, que l’idée d’un Islam militant, du Djihad, mise en avant par les Turcs pendant la guerre, n’a pas été sans se heurter à des critiques auprès de certaines personnalités kurdes qui sentaient que les profits ne sauront peut-être pas contrebalancer les préjudices dont la Guerre Sainte menaçait les Kurdes. Je crois en outre qu’il aurait été dangereux pour les Turcs de s’abandonner trop à la collaboration kurde, car rien ne les garantissait contre un soubresaut de sentiment d’insoumission kurde. On sait que les Turcs ont été obligés de prendre des mesures de répression contre certains cheikhs et molla de Kurdistan. D’ailleurs une politique maladroite, ou plutôt l’absence de toute politique kurde du côté russe, ont singulièrement diminué le danger des maladresses commises aussi par les Turcs au Kurdistan.

1. Cf. mnn article « LesKurdes et le Christianisme »(fleeuc de l’Histoire des Religion», 1922).

Nous pouvons laisser s;yis commentaires les spécimens de la littérature satirique kurde. Le kurde est en général très spirituel et porté à la plaisanterie. Son esprit d’humour s’exerce sans discrimination et ne connaît pas de sujets défendus. Le thème religieux n’est donc ici que fortuit et je l’ai mentionné seulement pour rendre mon aperçu plus complet 1.

J’arrive ainsi à la seconde partie de mes textes, celle qui nous montre le Kurde dans ses rapports avec les autres communautés religieuses. L’impression générale qui s’en dégage est certainement celle d’un manque de tolérance, d’une étroitesse des conceptions religieuses allant jusqu’au fanatisme impitoyable et sauvage, comme dans l’exemple de cette malheureuse communauté juive massacrée à Amadiya. Il me semblerait pourtant que, tout en admettant l’influence funeste d’une profonde ignorance, il serait plus prudent pour se rapprocher de la vérité de ne pas conclure purement et simplement au fanatisme kurde, arme aveugle et inconsciente.

Si nous serrons l’étude d’un peu plus près, nous verrons qu’une large part doit être laissée dans l’appréciation des rapports du Kurde avec ses voisins à son sentiment tribal de montagnard farouche, chez qui l’attachement à sa tribu, à sa vallée profonde et inaccessible, prime tout. Car c’est là le cercle naturel de ses intérêts, la source de toutes ses notions sociales et morales. Le Kurde, par exemple, ne regarde pas du tout le Persan comme un musulman, un coreligionnaire bien que schismatique. Pour lui le chiite, l’adjem est aussi étranger qu’un chrétien. Je serais même porté à croire qu’un Chaldéen montagnard s’entendra avec un Kurde plus facilement qu’un Persan, ce dernier habitant de la plaine. J’en connais des exemples. Pour étudier l’armature sociale kurde, on devra donc chercher tout d’abord les analogies dans les autres sociétés de montagnards. Le caractère musulman ne viendra se surajouter qu’après. Le Turc est aussi bon sunni que le Kurde, mais ce dernier ne l’en méprise pas moins, l’appelle « roumi » et ne cherche que le moment propice pour se révolter. Il serait cependant prématuré de parler d’un sentiment national kurde général, étant donné 1 effritement de cette i. Cf. mon article Un sujet de fable. Variantes kurde et persane. » (lirnue d’Ethnographie et des Traditions populaires, 1922, pp. 130-140).

race sur des territoires politiques différents et les rivalités des tribus.

La tribu prime encore dans la mentalité et la psychologie kurdes. On a bien voulu remarquer ce passage où lors d’une bataille entre les deux tribus, ni le Qoran, ni la mosquée ne sont épargnés. Ce fait est caractéristique, il ramène notre étude à sa base exacte qui est la tribu. Ne le perdons jamais de vue. C’est la tribu qui est aussi bien noyau social et économique que religieux. Le Cheikh d’une tribu pourra n’être qu’un ennemi pour une autre tribu, et en pâtira de toutes les conséquences que comportent pour les combattants ces guerillas. intertribales. Les motifs économiques, le désir d’un enrichissement prompt, sont aussi pour beaucoup dans les relations du Kurde, qui est très pauvre et très mal à l’aise dans ses montagnes, avec ses voisins. Ici la lutte se placerait dans le plan des rapports entre le berger nomade éloigné des marchés et des échanges normaux et l’agriculteur sédentaire, voire citadin, qui connaît déjà le stade monétaire de l’économie.

Il est certain d’autre part que, pour une étude historico-religieuse approfondie, il aurait fallu dépouiller graduellement le Kurde de toutes les étiquettes religieuses conventionnelles dont on l’affuble au point de le rendre méconnaissable. On arrivera peut-être alors à saisir sur le vif les profondes croyances populaires où l’âme kurde doit se révéler le mieux, sous son vrai aspect.

A la tribu, base de l’étude dans la zone sociale, on ajoutera donc l’analyse des croyances populaires, de la vraie pierre angulaire sur laquelle s’érige tout l’édifice complexe des aspirations religieuses kurdes. Telles sont les idées maîtresses que nous a inspiré notre aperçu, qui ne fait d’ailleurs que suggérer les grandes lignes du problème religieux chez les Kurdes d’après les textes analysés rapidement.

Je me permets ici de m’éloigner de mon sujet immédiat pour dire que les croyances populaires des Kurdes, je les ai effleurées dans un article publié dans la Revue d’Ethnographie et des Tra- ditions Populaires (La vie domestique kurde, 1922, p. 370 et 377). Mon excellent ami et compatriote, M. V. Minorsky, dont on n’ignore point la compétence en choses kurdes, attire, à la dernière heure, mon.attention sur l’intérêt qu’il y aurait à rassembler et à approfondir la documentation concernant le culte des arbres et des pierres au Kurdistan. En ce qui concerne les pierres en Asie, cf. la très riche documentation réunie chez J. Caslagné. Les monuments funéraires de la Steppe des Kirghizes. Orenbourg, 1911. Edition bilingue, (en russe et en français) de la Commission Scientifique des Archives d’Orenbourg. Un domaine fort curieux, pertes, où peu de choses a été fait jusqu’à présent. G.R. Driver, de Magdalen College, Oxford, dans son article « The Religion of the Kurds » (Bulletin of theSchool of Oriental Studies, London Institution, vol. II, part. II, 1912, p. 199), mentionne que « il y a quelques tribus entières qui adorent les arbres de la forêt et ont des autels formés de grossiers blocs de pierre, ressemblant aux dolmens et menhirs, dans les retraites solitaires de leur pays». M. Driver, sans nous en donner la raison, suppose une identité de ces tribus avec les Kurdes Zàzà. Je n’ai pas rencontré de cas analogues à ceux que M. Driver a mentionnés. Je crois cependant pouvoir faire quelques observations dans cet ordre d’idées. Il me semble notamment que ses recherches, poussées du côté de la toponymie du Kurdistan, pourraient enrichir notre documentation utilement et nous fournir une certaine base. Je relève parmi les noms des cols qui me sont connus au Kurdistan, six qui sont associés avec la pierre deux Kélé Chîn (roc bleu), un Kélé Rech (roc noir) un Zinîya Béri, ou Berdiya (col pierreux, col de pierre), Vun Berd Hychtyr. Or on sait que, d’après les idées des montagnards, cela a été remarqué au Caucase, les cols sont souvent habités, protégés ou jalousement défendus par des divinités, et que, pour se concilier leurs grâces, il est utile de leur apporter des offrandes. La stèle ourartique bien connue de Kélé Chîne est précisément située sur un col de 11.000 pieds, presque inaccessible en hiver. Des tas de pierres se trouvent, d’autre part, souvent amassés dans certains passages montagneux du Kurdistan. On pourrait peut-être y voir quelques monuments expiatoires primitifs? Je trouve aussi des noms de villages et des localités, tels que Berdé Sour (pierre rouge) Berdé Zerd (pierre jaune), Beri Symti (pierre trouée), etc.1. Peut-être dans tous ces noms une filiation avec des idées religieuses est très difficile à rétablir. Il n’en est pas de même pour cette colonne basaltique qui se dresse comme une défense tranchante et pétrifiée, aux abords du village de Kala Pasveh, en Lahidjan, et semble être entourée d’une vénération spéciale chez les Kurdes Mamach de ces parages.

Quant aux arbres, j’ai signalé ailleurs (La vie domestique, etc.) l’habitude, qui ne semble pas spéciale aux Kurdes, d’attacher des morceaux d’étoile sur les arbres dans le voisinage des tombeaux des cheikhs et des saints. On l’explique quelquefois en disant que, tant qu’il reste attaché, ce chiffon est garant des prières du saint. Il est peut-être possible d’y voir les traces d’un ancien culte antéislamique qui se serait accommodé avec les idées ultérieures. Je note, en passant, que le culte des arbres a été répandu chez les Ossètes (cf. Bodenstaedt, Les peuples du Caucase), Iraniens eux aussi, et qu’à Recht, au Guilân, j’ai vu des arbres sacrés.

Somme toute, tout reste encore à faire dans ce genre d’études portant sur la religion primitive des Kurdes. Études qui doivent être très minutieuses et qui sont peu aisées à conduire. Il faut compter avec la méfiance très naturelle chez les indigènes sur ce terrain très intime, et on se heurte aux difficultés que présentent les excursions dans ces contrées lointaines.

A travers les pages de cet aperçu, on croit toujours apercevoir la personnalité de Molla Saïd, auteur de tous ces textes, mon maître de langue kurde. Le malheureux tomba victime de ses compatriotes. en été 1918, à Ourmiah. Ce brave Kurde, excellent molla et professeur, aussi bon connaisseur de sa langue maternelle avec tous ses dialectes que de la langue arabe, turque et de la théologie musulmane, il m’apparaîtra toujours comme un exemple de ce qu’une bonne formation intellectuelle et quelques voyages en dehors de ses montagnes, un peu de con1. Je rappelle encore koura myzyheftan 

(=sommet[séparé]des mosquées) ([ue la cartographie anglaise nomme mal goura’ùniz. Voir aussi chez B. Dickson, Journei/ in Kurdistan, sur le sanctuaire de Djoudi Dag.

tact avec le monde extérieur, peuvent faire d’un Kurde naturellement doué d’une intelligence vive, malléable et d’autres qualitçs favorables au perfectionnement de cette branche aryenne négligée.

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